Chapitre 1 — Reflets dans la nuit
Un chapitre entier écrit par Conteur, publié tel quel · ~9 minutes de lecture
Quelqu'un vient de prononcer son nom.
Lina ouvre les yeux et retient son souffle.
Le studio est plongé dans le noir. Pas le noir habituel, troué par le voyant du réfrigérateur et les chiffres verts du micro-ondes. Un noir complet, épais, qui efface les murs.
Elle ne bouge pas.
Dans son cauchemar, sa mère se tenait au bout d'un couloir. Lina courait vers elle, mais le couloir s'allongeait à chaque pas. Puis Lucia avait levé la main. Pas pour l'appeler. Pour lui demander de s'arrêter.
Lina écoute.
Un bus passe dans l'avenue, plusieurs rues plus loin. Le grondement enfle, fait vibrer la vitre, puis s'éloigne vers le centre. Dans l'immeuble, une canalisation claque. Quelqu'un tousse à l'étage inférieur.
Personne n'a prononcé son nom.
Elle ferme les yeux, mais le visage de sa mère revient aussitôt. La bouche ouverte sur un avertissement qu'elle n'a pas eu le temps d'entendre.
— C'était un rêve, murmure Lina.
Sa voix se perd dans la pièce.
La chaleur colle son tee-shirt à son dos. Le début du mois de mai devrait apporter des nuits plus fraîches, mais São Paulo refuse parfois les saisons. L'air humide reste bloqué entre les immeubles du Brás, chargé d'odeurs d'égout et de bitume mouillé.
Lina cherche son téléphone sous l'oreiller. L'écran s'allume.
3 h 07.
Batterie : 9 %.
Aucun message.
Elle baisse la luminosité avant de regarder autour d'elle. Le faisceau bleuâtre éclaire le bord du matelas, une chaussure renversée et le tapis élimé. Au-delà, le studio se réduit à des formes tassées les unes contre les autres : bureau, chaise, réfrigérateur, évier. Dix-sept mètres carrés annoncés dans le bail. Sans doute quinze, si on compte vraiment.
Le ventilateur s'est arrêté.
Lina appuie sur l'interrupteur près du lit. Rien. Elle essaie une seconde fois, avec plus de force, comme si le plastique pouvait comprendre qu'elle n'a pas besoin de ça cette nuit.
Toujours rien.
— Génial.
La coupure explique le silence du réfrigérateur. Elle explique aussi la chaleur. Pas le rêve, évidemment. Ni la certitude d'avoir entendu son prénom.
Lina pose les pieds sur le carrelage. Le sol est tiède. Une douleur remonte dans ses mollets quand elle se lève, souvenir des cinq étages montés avec son sac de livraison dans l'après-midi, puis des heures passées courbée sur une maquette à l'université.
Elle avance vers le bureau en guidant ses pas avec le téléphone. Son genou heurte la chaise.
— Merda.
Le juron lui échappe plus fort qu'elle ne le voulait. Elle attend une protestation derrière le mur. Le voisin de gauche frappe parfois deux coups secs quand elle fait du bruit après minuit. Cette fois, rien ne vient.
Lina ouvre le tiroir du bureau et trouve la lampe de poche sous des factures pliées. Elle presse le bouton.
Aucune lumière.
Elle dévisse le capuchon, fait rouler les piles entre ses doigts, puis réessaie. La lampe reste morte.
Bien sûr. Acheter des piles figure sur une liste qu'elle reporte depuis trois semaines, avec changer le joint de l'évier, laver la couverture et appeler le service des bourses. Toute sa vie tient dans des choses urgentes repoussées par d'autres choses encore plus urgentes.
Elle remet la lampe dans le tiroir.
Le téléphone éclaire la photo posée contre le mur. Lucia sourit sous la plaque de verre fendue. La retouche a rendu le ciel trop bleu et lissé la peau de son visage, mais le sourire est resté intact. Un peu de travers. Comme si elle retenait une remarque.
Lina passe le pouce sur la fissure du verre.
— Tu pourrais choisir des horaires normaux pour venir me voir.
Sa mère ne répond pas. Elle garde ses vingt-neuf ans, son chemisier blanc et ce ciel faux derrière elle.
Lina retire la main.
Le bracelet de perles brunes se trouve dans une petite boîte, au fond de son sac. Elle pourrait le sortir. Le tenir quelques minutes. C'est ce qu'elle fait parfois quand le sommeil ne vient pas.
Pas cette nuit.
La nuit transforme les souvenirs. Elle leur donne des dents.
Une lumière orange filtre soudain à travers le rideau trop court. Le lampadaire de la rue vient-il de se rallumer ? Non. Il était probablement déjà allumé. Lina ne l'a pas remarqué avant que ses yeux s'habituent à l'obscurité.
La bande lumineuse coupe le mur en biais.
Elle atteint aussi le miroir.
Lina s'immobilise.
Le miroir occupe presque toute la paroi face au lit. Son cadre de bois sombre est sculpté de feuilles et de fleurs à moitié effacées. Il n'a rien à faire dans une quitinete pareille. Le bailleur avait refusé de le retirer.
Ça fait partie du logement, avait-il dit.
Comme l'humidité, sans doute. Comme le robinet qui fuit.
Lina aperçoit sa silhouette au centre du verre.
Petite. Cheveux attachés n'importe comment. Tee-shirt gris trop large, jambes nues. Le téléphone éclaire son visage par-dessous et creuse deux ombres sous ses yeux. Pendant une seconde, elle ne se reconnaît pas.
Son ventre se contracte.
Elle baisse aussitôt le téléphone. Son reflet disparaît presque, mais pas tout à fait. La bande orange du lampadaire reste visible dans le miroir. Elle traverse la pièce reflétée avec un angle légèrement différent.
Lina penche la tête.
Le miroir est ancien. Le tain est piqué sur les bords. Le sol n'est pas droit, les murs non plus. Dans cet immeuble, même les portes doivent être soulevées pour fermer. Il n'y a rien d'étrange à ce qu'un reflet déforme la lumière.
Elle fait un pas de côté.
La silhouette suit.
Évidemment.
Lina lève la main. Son reflet lève la main.
— Bravo, dit-elle. Le test neurologique est réussi.
Elle essaie de sourire. Dans le miroir, l'expression ressemble plutôt à une grimace.
Une goutte tombe dans l'évier.
Lina sursaute et se retourne.
Le robinet fuit au rythme habituel. Une goutte toutes les vingt ou trente secondes, selon son humeur. Elle traverse le studio jusqu'au coin cuisine, serre la poignée et boit un peu d'eau directement dans le verre ébréché qu'elle laisse près de l'évier.
L'eau a un goût métallique.
Dehors, une averse commence. Lina ne l'entend pas tout de suite. Elle la voit sur la vitre, dans la lumière du lampadaire : des traits fins qui brillent puis disparaissent. À cette heure, le Brás ne dort jamais tout à fait. Une moto accélère au carrefour. Une voix d'homme monte de la rue, suivie d'un rire. Plus loin, un volet de fer grince.
Ces bruits la rassurent. Des gens circulent encore. Des fenêtres restent allumées. Elle n'est pas seule, seulement enfermée seule dans une boîte au cinquième étage.
Nuance importante.
Lina pose le verre et vérifie la porte.
Le verrou du haut est fermé. Celui du bas aussi. Elle tire sur la poignée.
La porte résiste.
Elle recommence.
Toujours fermée.
— Arrête.
Elle garde pourtant la main sur le verrou. Le métal est humide sous ses doigts. Quelqu'un passe dans le couloir en traînant des sandales. Les pas ralentissent devant son studio.
Lina ne respire plus.
Une clé gratte une serrure deux portes plus loin. Une femme murmure quelque chose, un enfant geint, puis une porte se referme.
Lina lâche le verrou.
Elle connaît cette mécanique. Vérifier la porte, puis la fenêtre. Regarder sous le lit. Revenir à la porte parce qu'entre-temps, quelque chose aurait pu changer. La fatigue installe des pièges et lui fait croire qu'elle peut les éviter en répétant les mêmes gestes.
Sa mère répétait aussi certaines choses.
Cette pensée arrive sans prévenir.
Lina la repousse avant qu'elle prenne forme. Elle retourne près du lit et récupère ses écouteurs. L'un d'eux est coincé dans le drap. Elle démêle le câble, branche la fiche au téléphone et lance une playlist assez basse pour ne pas vider la batterie trop vite.
Une voix douce remplit ses oreilles.
Ça ne suffit pas.
Le miroir reste dans son champ de vision.
Elle s'assoit sur le matelas, dos au mur. Dans le reflet, la pièce semble plus profonde. Pas beaucoup. Juste assez pour que l'espace entre le lit et le bureau paraisse plus large qu'en réalité.
Une illusion due à l'angle.
Lina déplace le téléphone devant son visage. La lumière glisse sur le verre, accroche les marques du tain. Son reflet apparaît au milieu de petites taches noires. Elle a l'air de regarder depuis une vitre sale.
Ou depuis une autre pièce.
Elle arrache un écouteur.
Le studio retrouve ses bruits. L'eau dans l'évier. La pluie contre la fenêtre. Une télévision derrière le mur, très basse, avec les applaudissements enregistrés d'une émission de nuit.
Lina fixe le miroir.
Rien ne bouge.
Elle se lève pour fermer le rideau. Le tissu rêche lui colle à l'avant-bras. Elle tire jusqu'au bout, mais le rideau est trop court d'une vingtaine de centimètres. La lumière orange continue de passer en dessous et dessine un rectangle sur le carrelage.
Dans le miroir, ce rectangle paraît plus sombre.
Lina regarde le sol, puis le reflet.
Sur le sol, la lumière est stable, presque jaune au centre. Dans le miroir, elle tire vers le brun et semble vibrer par endroits.
Elle s'approche.
À moins d'un mètre, elle distingue les rayures du verre et une fine poussière prise dans les creux du cadre. Son propre visage se précise. Cernes violets. Une marque d'oreiller sur la joue. Une mèche collée à la tempe.
Ses yeux surtout.
Ils ont l'air plus noirs que d'habitude.
Elle se penche légèrement. Son reflet fait le même mouvement. Pourtant, Lina éprouve la sensation absurde qu'il l'a fait une fraction de seconde trop tôt.
Elle se redresse d'un coup.
Son talon heurte le pied du lit.
La douleur la ramène dans la pièce. Elle serre les dents, baisse les yeux vers ses orteils. Rien de cassé. Seulement une peau blanchie par le choc.
Quand elle regarde de nouveau le miroir, son reflet est exactement à sa place.
— Tu dors, maintenant.
Elle parle comme elle le ferait à une enfant difficile. Le ton ferme, sans discussion possible.
Avant de se coucher, Lina cherche son chargeur. Elle fouille sous le bureau, écarte un rouleau de papier calque et son carnet de dessins. Le câble n'est pas là. Elle vide la poche extérieure de son sac : deux tickets de métro, un crayon cassé, une pièce d'un real.
Le chargeur devrait être près de l'évier.
Il n'y est pas.
Lina retourne le coussin, passe la main entre le matelas et le mur. La batterie du téléphone descend à 7 %.
— Allez. Pas maintenant.
Elle s'accroupit près de la chaise. Sous le bureau, l'obscurité sent le carton humide. Ses doigts rencontrent enfin le câble, coincé derrière une multiprise.
Elle le tire.
La multiprise vient avec et frappe le sol dans un claquement sec.
Au même instant, un bruit répond derrière elle.
Un petit choc, contre du verre.
Lina se retourne si vite que sa nuque se bloque.
Le miroir n'a pas bougé. Rien n'est tombé. Le cadre repose toujours contre le mur, retenu par deux fixations rouillées. La photo de Lucia est à sa place sur le bureau.
Lina retire un écouteur.
— Il y a quelqu'un ?
La question est stupide. Il n'y a qu'une pièce. La salle de bains tient derrière une porte pliante qu'elle laisse ouverte pour éviter la moisissure. Personne ne peut se cacher ici.
Elle se relève et vérifie quand même.
Douche vide. Rideau jauni. Serviette pendue au crochet.
Sous le lit, une boîte de chaussures et de la poussière.
La porte d'entrée est fermée. Lina pose deux doigts sur le verrou, puis retire la main avant de recommencer son manège.
Le courant ne revient pas. Le chargeur ne sert à rien.
Elle débranche les écouteurs pour économiser la batterie, règle une alarme à 6 h 20 et pose le téléphone près de l'oreiller. Il lui reste moins de trois heures avant le premier métro, quatre avant son cours sur les structures en béton. Pedro lui a promis du café. Il oubliera sûrement, ou il arrivera avec une mixture capable de dissoudre une cuillère.
Cette idée lui arrache presque un sourire.
Lina se couche sur le côté, face au mur.
Elle rabat le drap sur sa hanche malgré la chaleur. Le tissu lui donne une limite. Un contour. Quelque chose qui sépare son corps du reste de la pièce.
La pluie se calme. Peu à peu, les bruits du quartier reprennent leur place. Un moteur. Des voix sur un palier. L'ascenseur qui couine entre deux étages avant de s'arrêter avec une secousse.
Lina ferme les yeux.
Elle compte ses respirations jusqu'à vingt, recommence parce qu'elle a oublié le nombre à treize. Ses épaules se détendent un peu. Le rêve s'éloigne. Le visage de sa mère aussi.
Puis elle sent le miroir derrière elle.
Pas sa présence dans la pièce. Son regard.
Lina garde les yeux fermés. C'est la fatigue. L'hypervigilance. Un objet placé face au lit finit forcément par donner cette impression. Demain, elle demandera au bailleur l'autorisation de le déplacer. Il dira non. Elle insistera. Ou elle demandera à Pedro de l'aider et ne dira rien au bailleur.
Voilà. Un problème concret, une solution concrète.
Elle rouvre les yeux.
Sur le mur, la bande orange du lampadaire ne bouge pas.
Lina tourne lentement la tête vers le miroir.
Dans le reflet, la lumière vacille. Une fois. Deux fois.
Sur le mur réel, elle reste parfaitement fixe.